Risques psychosociaux · 26 octobre 2026

Cinq signaux que l'IA dégrade le travail, et comment les repérer

L'IA ne fait pas de bruit et ne laisse pas de trace sur un plan de prévention. Elle déplace les risques là où personne ne regarde. Voici les cinq signaux que je cherche en premier quand j'entre dans une équipe équipée, ce qu'ils révèlent, et la première mesure pour chacun.

Les six familles de facteurs de risques psychosociaux décrites par l'INRS n'ont pas changé : l'intensité et le temps de travail, les exigences émotionnelles, le manque d'autonomie, les rapports sociaux dégradés, les conflits de valeurs, l'insécurité de la situation de travail. Ce qui change avec l'IA, c'est la forme. Un outil arrive, il est présenté comme une aide, et le facteur de risque s'installe sans que personne ne l'ait décidé. Les cinq signaux ci-dessous sont des façons de le voir avant qu'il ne coûte.

1. Le faux allègement

Le signal. On annonce que l'outil fait gagner du temps, et les objectifs montent. Mais le temps de vérification, de correction et de reprise des réponses de l'outil n'est compté nulle part. Les journées s'allongent pendant que la charge est censée baisser.

Ce qu'il révèle. Un facteur d'intensité et de temps de travail : des objectifs irréalistes et des contraintes de rythme, au sens de l'INRS, cachés derrière une promesse de productivité.

Comment le repérer. Comparez l'objectif d'avant et l'objectif d'après la mise en service, puis demandez à trois personnes de décrire une tâche de bout en bout, vérification comprise. L'écart entre le temps supposé et le temps réel est le signal.

La première mesure. Recalibrer les objectifs sur le temps mesuré, pas sur le temps promis, et compter le temps de contrôle dans la charge.

2. Le travail vidé de sa substance

Le signal. La partie du métier qui demandait du jugement est faite par l'outil ; il reste à la personne le remplissage, la validation et le tri. Les plus expérimentés disent qu'ils « ne font plus leur métier ».

Ce qu'il révèle. Un conflit de valeurs : ne pas pouvoir faire un travail de qualité dont on est fier, et une perte d'autonomie, puisque les compétences ne sont plus utilisées ni développées.

Comment le repérer. Demandez ce que la personne décidait seule il y a un an et ce qu'elle décide encore aujourd'hui. Regardez aussi les départs et les demandes de mobilité dans l'équipe équipée.

La première mesure. Redonner une part de décision : les cas que l'outil ne traite pas, les réponses à relire par un pair, un rôle de référent sur l'outil lui-même.

3. La responsabilité floue

Le signal. Une décision assistée tourne mal, et personne ne sait qui en répond : celui qui a validé la proposition, celui qui a paramétré l'outil, l'éditeur ? Les salariés valident ce qu'ils ne comprennent pas, parce que refuser demande une justification que personne ne leur a donnée.

Ce qu'il révèle. Un manque d'autonomie réelle, et des rapports sociaux dégradés : la justice organisationnelle, c'est-à-dire la clarté sur ce que l'on attend de chacun, disparaît.

Comment le repérer. Posez une seule question à l'équipe et à son manager : « Si l'outil se trompe, qui décide et qui assume ? » Des réponses différentes sont le signal.

La première mesure. Écrire la règle de décision : ce que l'outil propose, ce que l'humain décide, et le droit de refuser une proposition sans avoir à se justifier.

4. L'effritement du collectif

Le signal. On ne demande plus à un collègue, on demande à l'assistant. Les points d'équipe se vident, les nouveaux apprennent seuls, le savoir-faire ne se transmet plus. Chacun travaille face à son écran, plus vite et plus seul.

Ce qu'il révèle. La perte du soutien social, l'un des facteurs les mieux établis de la recherche sur les risques psychosociaux : l'aide et la reconnaissance fournies par les collègues et la hiérarchie.

Comment le repérer. Comptez les échanges de travail entre collègues sur une journée, avant et après l'outil. Demandez aux nouveaux arrivants à qui ils posent leurs questions.

La première mesure. Rétablir des temps d'échange protégés sur le travail réel, et confier aux expérimentés la relecture de ce que l'outil produit pour les nouveaux.

5. Le sentiment d'être surveillé

Le signal. L'outil mesure tout : temps de traitement, pauses, mots employés, ton d'un courriel. Les salariés ne savent pas ce qui est regardé ni par qui. Ils modifient leur façon de travailler pour la machine, pas pour le client ou le patient.

Ce qu'il révèle. Une insécurité de la situation de travail, et des rapports sociaux qui basculent : l'évaluation ne vient plus d'une personne qui connaît le travail, mais d'un indicateur que personne n'a choisi.

Comment le repérer. Demandez quels indicateurs l'outil produit, qui les consulte, et si les salariés en ont été informés. Le silence ou l'imprécision sont le signal.

La première mesure. Retirer les indicateurs individuels sans usage de prévention, informer précisément les salariés de ce qui est collecté, et consulter le CSE avant tout moyen de contrôle de l'activité. Le cadre légal est détaillé dans l'article sur l'IA et la surveillance du travail.

Pourquoi ces signaux restent invisibles

Parce qu'ils arrivent avec une bonne nouvelle. Un outil qui aide, une productivité qui monte, des tâches pénibles qui disparaissent : personne ne va chercher le risque derrière ce qui ressemble à un progrès. Les facteurs de risques psychosociaux, l'INRS le rappelle, peuvent se compenser ou se renforcer selon la situation. Un outil bien introduit, avec de l'autonomie et du soutien, peut alléger pour de bon. Le même outil, imposé et mesuré, renforce tout à la fois.

Ce que l'employeur doit en faire

Ces signaux ne sont pas des impressions : ce sont des expositions, au sens du document unique. L'employeur prend les mesures nécessaires pour protéger la santé physique et mentale des travailleurs (article L.4121-1 du Code du travail), et l'évaluation des risques s'écrit unité de travail par unité de travail. La façon de les inscrire est détaillée dans l'article sur l'IA et le document unique.

Le guide des cinq risques, gratuit

Les cinq risques psychosociaux invisibles que l'IA introduit au travail, avec un signal simple pour repérer chacun : un guide court, envoyé par courriel.

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Questions fréquentes

L'IA crée-t-elle de nouveaux risques psychosociaux ?

Non, elle amplifie des facteurs connus : les six familles décrites par l'INRS. Ce qui change, c'est la forme qu'ils prennent, souvent silencieuse, et la vitesse à laquelle ils s'installent.

Comment repérer un risque psychosocial lié à l'IA sans questionnaire ?

Par des signaux observables dans le travail réel : objectifs relevés, vérification non comptée, décisions que personne ne sait expliquer, moins d'échanges, comportements modifiés par la mesure. Une demi-heure avec l'équipe suffit souvent.

Que faire en premier quand un signal apparaît ?

Le mesurer avec l'équipe, puis agir sur l'organisation avant d'agir sur les personnes, et inscrire le tout dans le document unique.

Mickaël PERAL
Préventeur et formateur. Plus de dix ans de terrain en milieu nucléaire, génie civil et industrie : radioprotection, HSE, qualité. Formateur professionnel certifié CCI Nantes. En savoir plus

Sources. INRS, Risques psychosociaux : les facteurs de risques (les six familles issues des travaux du collège d'experts) · Code du travail, article L.4121-1 · Déclic Humain, guide « Les 5 risques psychosociaux invisibles que l'IA introduit au travail ».

Les exemples sont des situations types rencontrées en prévention ; aucune entreprise n'est désignée.